mercredi 29 juin 2016

Réflexions sur vos remarques par rapport à la construction d'un DEA-T en France.


Je viens au chevet d'une grande malade, l'art-thérapie française !
Ne craignez rien braves gens, je ne suis pas en concurrence avec vous art-thérapeutes de France, je ne vais pas créer une énième formation d'art-thérapeute, je suis à la retraite !
Je propose et vous disposez, rien d'autre !

Il y en a eu de constructives, de positives, de négatives...
C'est normal, je m'y attendais, celui qui ne veut pas prêter le flanc à la critique, doit se taire et appliquer à la lettre le dicton : "Pour vivre heureux , vivons caché !"

Et bien, je suis lassé de ce jeu de cache-cache qui perdure depuis des décennies dans le "mundillo"(1) de l'art-thérapie française.
Il est en émoi, ce petit monde de l'art-thérapie française, changer ses habitudes, ne plus dépendre d'un mentor, penser par soi-même, avoir sa liberté de penser comme Florent Pagny !
Je ne recherche pas le consensus, nous ne serons jamais d'accord, c'est un fait particulier et singulier de notre pays, c'est ainsi et je l'accepte !
D'autre part, je ne suis pas dans le politiquement correct, et en tant qu'iconoclaste je souhaite abattre les idoles (certains se reconnaîtront), il y a quelque chose de l'ordre du meurtre du père !

1) Les remarques constructives :
Elles émanent de personnes qui veulent changer le cours des choses, être partie prenante dans un processus de changement, sans peur de l'avenir.
C'est-à-dire, aider à la réflexion, proposer des solutions, rajouter des idées au texte initial, proposer une action même si nous sommes dans l'utopie, c'est ainsi que les changements peuvent advenir.
Fédérer véritablement en dehors des clivages et des manipulations de tous ordres.

2) Les remarques positives :
Elles sont importantes, elles prodiguent force et soutien, elles me font sentir que je ne suis pas seul dans cette situation absurde de l'art-thérapie française.
Des patients, des artistes, des art-thérapeutes, des soignants, des collègues, des amis... ont signé la pétition "Art-thérapeutes Debout".

3) Les remarques négatives :
C'est toujours la même stratégie de communication qui est utilisée pour déstabiliser l'autre. Et il y en a eu des "art-thérapeutes" pour dire que je faisais cela pour ma reconnaissance personnelle !
En effet, je le fais pour ma reconnaissance personnelle mais nous le faisons tous.
Dès notre naissance, nous recherchons dans les yeux de notre mère, puis dans les yeux de notre père la reconnaissance. Même Mère Térésa de Calcutta et Sœur Emmanuelle du Caire, pour qui j'ai une profonde admiration, ne faisaient rien d'autre !
Voilà pour la reconnaissance, mais approfondissons maintenant cette technique de communication qui consiste à recentrer l'attention sur l'autre et faire dévier ainsi le débat.
En trouvant un bouc-émissaire, le groupe se resserre et les ennemis d'hier font alliance pour la destruction de l'intrus.

Conclusion :
"On a toujours les parents que l'on mérite !"
(1) el mundillo : le petit monde de la tauromachie.

Et n'oubliez pas de signer la pétition : "Art-thérapeutes, Debout !"

https://www.change.org/p/ministre-de-la-sant%C3%A9-art-th%C3%A9rapeutes-debout?recruiter=353995044&utm_source=share_petition&utm_medium=facebook&utm_campaign=share_facebook_responsive&utm_term=des-lg-signature_receipt-no_msg&recuruit_context=fb_share_mention_variant&fb_ref=Default

Jean-Louis Aguilar-Anton / Art-thérapeute reconnu !

samedi 18 juin 2016

Rencontre avec Frédérique LAMBERT...

...art-thérapeute itinérante !


Entretien amical avec Frédérique en dégustant les fameuses galettes charentaises !

Et devinez de quoi nous avons parlé, je vous le donne en mille ?
De ce qui fait sinthome chez nous, j'ai nommé l'art-thérapie !

Frédérique habite en Charente-Maritime, elle circule dans la région à bord de sa Clio pour se rendre auprès de ses patients et de ses employeurs.
Car, c'est le lot de toutes et de tous les art-thérapeutes qui travaillent à leur compte.


Chaque jour, elle court vers sa nouvelle destination.
A Saint Aubin du Médoc, pour prendre en charge des patients atteints par la maladie d’Alzheimer.
A Bordeaux pour travailler dans des MECS (Maison de l'Enfance à Caractère Social), prise en charge d'enfants en difficultés.
Puis sur Angoulême et Bédenac pour visiter les détenus des Maisons d'Arrêt, pour des séances d'art-thérapie d'une heure trente.
En route pour La Rochelle, pour prendre en charge un groupe de 8 femmes atteintes de sclérose en plaques, sous l'égide de l'Association des Paralysés de France.
A Cognac ensuite avec l'Association Epilepsie France.
Et pour finir à Saintes, un groupe de femmes atteintes de maladies graves (cancers...).

Voilà le planning phénoménal de Frédérique pour la semaine.
Elle m'a expliqué qu'elle est sous contrat, donc dans une situation professionnelle précaire, car l'employeur peut à tout moment décider de ne pas reconduire la PEC.
Ce qui l'a contraint à démarcher sans cesse pour décrocher de nouveaux contrats !
Et cependant, ce travail, elle n'est pas prête à le lâcher, car cette relation avec les patients lui apporte beaucoup.


Elle a fait ses études d'art-thérapeute à Profac-Arles, mais elle avait de qui tenir puisque son père a été clown, et elle même a fait l'Ecole du Cirque à Saintes.


Ses médiations favorites sont le modelage, le conte, les masques, les techniques mixtes, le toucher et les odeurs (la sensorialité)...
Elle se défend d'être artiste mais sa maison atteste du contraire !

Techniques mixtes

Nous avons abordé toutes les difficultés inhérentes à l'art-thérapie française, et bien-sur comment y remédier ?
Petit à petit, la nécessité impérieuse d'écrire sur la reconnaissance du métier d'art-thérapeute, s'est imposée à moi, puis en allant sur Royan, j'ai vu une affiche qui mentionnait l'Appel du 18 juin, et voilà !

Mosaïque

Notre discussion s'est déroulée avec beaucoup d'harmonie, de sincérité, de spontanéité, loin des oppositions du mundillo de l'art-thérapie !
C'est donc possible, des art-thérapeutes avec des formations différentes et des lieux d'exercices différents peuvent se rencontrer et s'entendre !

Jean-Louis Aguilar-Anton / Art'Blogueur itinérant 

Appel du 18 juin 2016 aux art-thérapeutes de France !


Je demande solennellement aux art-thérapeutes de France de cesser leurs querelles et de se regrouper toutes tendances confondues pour construire tous ensemble, et de faire enfin reconnaître le métier d'art-thérapeute en France !

Aujourd'hui, il existe plus de 100 formations d'art-thérapeutes qui génèrent plus de 100 diplômes et certifications qui ne sont reconnus que par l'organisme de formation qui les délivrent !
On nous a fait croire que la certification professionnelle  (RNCP) est un diplôme d'état,

Ce que je vous propose, c'est un véritable Diplôme d'Etat d'Art-Thérapeute, le DEA-T.
Un DEA-T sur trois ans, bac+3 niveau licence avec la possibilité d'intégrer le système L-M-D pour celles et ceux qui souhaitent approfondir leurs recherches comme cela se pratique dans d'autres professions.

Depuis des années, j'entends parler de la reconnaissance du métier d'art-thérapeute, c'est un peu comme l'Arlésienne on en parle mais on ne la voit jamais!
Ce métier, cette profession en devenir est une illusion, puisque le plus souvent les formations proposées le sont pour des professionnels de la santé et de l'éducation, c'est une spécialisation mais pas encore un métier !
Comment fédérer une spécialisation qui n'est pas un métier et encore moins une profession ?
La conséquence de cette situation douloureuse pour beaucoup d'entre vous, m'amène à constater une réalité de terrain, les art-thérapeutes sont auto-entrepreneurs ou associatifs  car les portes de l'Hôpital leurs sont fermées.
Le métier d'art-thérapeute n'est pas référencé au "Répertoire des métiers de la Fonction Publique Hospitalière".
Il n'est pas reconnu  non plus en tant que profession libérale dite réglementée mais seulement reconnu comme profession libérale non réglementée au même titre que voyante, cartomancienne, astrologue ou détective ?
*******
Le leitmotiv que je martèle depuis des années est le suivant :
"Un diplôme, un métier, une profession!"

Mais lorsque, je prononce ce slogan sacrilège, c'est une levée de boucliers unanime de la part des pontes, des ténors, des gourous de l'art-thérapie française qui tiennent le haut du pavé !
Je ne peux m’empêcher d'avoir une pensée pour les slogans en vogue en mai 68:
" Sous les pavés, la plage !"
Et bien, il est grand temps de jeter un pavé dans la mare de l'art-thérapie française parce que j'en ai marre que l'on nous raconte des histoires à dormir debout !

Il y a trop d'argent qui est en jeu dans le domaine de la formation pour que les organismes de formation qui ont pignons sur rue en France lâchent prise.
La vie est un combat, est si nous ne nous battons pas pour faire advenir le métier d'art-thérapeute, personne ne le fera à notre place !

Je propose aux art-thérapeutes de toutes obédiences de se réunir, de se fédérer véritablement pour enfin sortir de la précarité dans laquelle cette situation nous maintient.
Je sais que les art-thérapeutes ne peuvent pas vivre de cette activité uniquement, elle génère difficilement 1000€ par mois.
Je vous propose de vivre décemment de votre métier et de gagner votre vie et non de la perdre à la gagner ! De sortir de la précarité ou le système de l'art-thérapie française vous maintient, n'oublions pas que nous sommes dans un pays pratiquant l'économie néo-libérale qui a pour unique objectif : le profit !
*******
Un Diplôme d'Etat d'Art-Thérapeute sur 3 ans ?

Préambule :
Le concept générique d'art-thérapie regroupe les disciplines des art-plastiques, de la musique, de la danse, du théâtre, des arts de la scène, des médiations thérapeutiques, artistiques et culturelles.
Nous pourrions imaginer pour l'étudiant en art-thérapie un tronc commun pour la première année. Ensuite, il choisira son orientation à partir de la deuxième année.

1) La Théorie :
Des apports théoriques sans aucunes exclusions, Il s'agit au contraire d'inclure tous les domaines susceptibles de toucher et d'intéresser l'Art-thérapie.
La psychanalyse qu'elle soit freudienne, lacanienne, jungienne, intégrative et j'en passe des meilleures...
La psychologie, la psychopathologie...
La psychiatrie, la cancérologie, la pédiatrie, la gériatrie...
La psychopathologie de l'Expression.
L’anthropologie, l'ethnopsychiatrie, la philosophie, la phénoménologie...
Le développement personnel, la relation d'aide centrée sur la personne, la spiritualité, les TCC, la méditation, etc...la liste n'est pas exhaustive, vous avez  surement des disciplines à rajouter ?

2) La pratique :
L'étude de l'Histoire de l'Art est associée à des ateliers expérientiels sur les arts et les médiations thérapeutiques, artistiques et culturelles.
Les arts plastiques, la danse, la musique, le théâtre, le conte, les masques, les marionnettes, l'orthi-thérapie, l'équi-thérapie, la zoothérapie, etc... et bien d'autres choses comme la cuisine, la pétanque, la randonnée...
L'étudiant en art-thérapie devra se confronter avec l'éprouvé du processus de Création.
A l'exposition de ses œuvres pour ressentir esthétiquement les effets cathartiques de son art. Il se confrontera aux regards et à la critique de l'Autre avec son désir de reconnaissance et la reconnaissance de son désir !

3) Les stages en entreprises :
 En alternance avec les apports théoriques et les ateliers de mise en pratique, l'étudiant ira s'immerger dans le monde du travail.
Dans le domaine hospitalier, en psychiatrie, pédo-psychiatrie, pédiatrie, cancérologie, soins palliatifs, gériatrie, etc...
Dans le domaine du privé, en clinique, centre de rééducation, institutions diverses, IME, Ateliers occupationnels, FAM, ESAT, etc...
Dans le domaine du libéral, en accompagnant des art-thérapeutes en cabinet.

4) L'analyse et la supervision :
L'étudiant entamera une psychothérapie pour en ressentir les effets.
Il sera supervisé pendant sa scolarité et ses stages en entreprises.

5) La scolarité :
L'étudiant en art-thérapie valide chaque année son passage dans l'année suivante par un examen tant théorique que pratique.
Les stages de terrain sont notés.
En fin de troisième année, l'étudiant remet un mémoire et doit passer l'examen final tant théorique que pratique pour l'obtention du Diplôme d'Etat d'Art-Thérapeute !

*******
Nous méritons un vrai métier, et de pouvoir être reconnu, de ne pas avoir honte de notre profession qui ce trouve dévoyée en participant aux Maisons du Bien-Etre et assimilée à une pratique ésotérique !
Une profession qui défende le métier, et qui puisse se réunir et se retrouver avec le syndicat de votre choix. Et puis, pourquoi pas un ordre des art-thérapeutes comme dans les professions qui sont déjà reconnues. Mettre un terme aux systèmes défensifs et moyenâgeux que sont La Guilde, La Ligue, L'Annuaire, supprimer cette sélection qui n'est reconnue que par l'organisme de formation qui les a créés.
*******

Camarades art-thérapeutes votre avenir est entre vos mains, ne laissons pas à d'autres le soin dans décider à notre place !

Un seul mot d'ordre :
"Un diplôme, un métier, une profession !"

Jean-Louis Aguilar / Art-thérapeute
Contact :asso.arat@gmail.com

Articles que j'ai publié dans Blogarat sur le sujet :

*20 ans d'ateliers à visée thérapeutique 
http://blogarat.blogspot.fr/2012/08/20-ans-dateliers-visee-therapeutique.html

*L'Art-thérapie en France aujourd'hui, commerce ou thérapie ?
http://blogarat.blogspot.fr/2013/04/lart-therapie-en-france-aujourdhui.html

*Méthodologie du Triptyque d'art-thérapie adapté à la psychiatrie
http://blogarat.blogspot.fr/2013/06/methodologie-du-triptyque-dart-therapie.html

*Questionnaire sur le positionnement professionnel des art-thérapeutes
http://blogarat.blogspot.fr/2013/07/questionnaire
-sur-le-positionnement.html

*Chapitre 1 : Table ronde de la FFAT
http://blogarat.blogspot.fr/2013/10/chapitre-1-table-ronde-de-la-ffat.html

*Chapitre 2 : Mon tour de France de l'Art-Thérapie
http://blogarat.blogspot.fr/2013/10/chapitre-2-mon-tour-de-france-de-lart.html

*Chapitre 3 : De la clinique à la mise en place d'un dispositif arthérapeutique
http://blogarat.blogspot.fr/2013/11/chapitre-3-de-la-clinique-la-mise-en.html

*Chapitre 4 : De l'art-thérapie et des art-thérapeutes...
http://blogarat.blogspot.fr/2014/02/chapitre-4-de-lart-therapie-et-des-art.html

*Journée de la Femme : Les Femmes et l'art-thérapie 
http://blogarat.blogspot.fr/2014/03/journee-de-la-femme-les-femmes-et-lart.html

*Chapitre 5 : Ergothérapeute, un exemple à suivre pour les art-thérapeutes...
http://blogarat.blogspot.fr/2015/01/chapitre-5-ergotherapeute-un-exemple.html

*Chapitre 6 : L'Art-thérapie est-elle suffisamment bonne pour être mise à la casse ?
http://blogarat.blogspot.fr/2015/01/chapitre-6-lart-therapie-est-elle.html

*Prise en charge des psychoses en art-thérapie institutionnelle
http://blogarat.blogspot.fr/2015/03/prise-en-charge-des-psychoses-en-art.htm

*Séminaire Gorce et Meyer
http://blogarat.blogspot.fr/2015/05/seminaire-gorce-et-meyer.html

*Art et créativité en psychosomatique
http://blogarat.blogspot.fr/2015/05/art-et-creativite-en-psychosomatique.html

*Un art-thérapeute reconnu et récompensé à Béziers
http://blogarat.blogspot.fr/2015/08/un-art-therapeute-recompense-et-reconnu.html

*Plaidoyer pour une Bientraitance Universelle de l'Humain
http://blogarat.blogspot.fr/2015/09/plaidoyer-pour-une-bientraitance.html

*Béziers : "L'ARAT, pour l'amour de l'art et la passion de la thérapie"
http://blogarat.blogspot.fr/2016/01/beziers-larat-pour-lamour-de-lart-et-la.html

*Une interview de Jean-Louis Aguilar à Radio Ciel Bleu
http://blogarat.blogspot.fr/2016/02/une-interview-de-jean-louis-aguilar.html

*Café-littéraire à la Galerie "Le Passage"
http://blogarat.blogspot.fr/2016/04/cafe-litteraire-la-galerie-le-passage.html

mercredi 15 juin 2016

Moi, la psychanalyse, je l’appelle la déconniatrie !

Une politique de la folie par François Tosquelles

Tosquelles à Saint-Alban tenant une oeuvre de d'Auguste Forestier

François Tosquelles est un psychiatre psychanalyste d’origine catalane. Réfugié en France à la fin de la guerre d’Espagne, il travailla dès 1940 à l’hôpital de Saint-Alban, en Lozère. Le texte que nous présentons ici est la transcription intégrale d’un film , réalisé en 1989, sous forme d’un entretien avec celui qui fut le fondateur de la Psychothérapie institutionnelle.

Sa vie et son œuvre, traversées par la folie de l’Histoire, ont radicalement infléchi l’histoire de la folie.

« Ce qui caractérise la psychanalyse, c’est qu’il faut l’inventer. L’individu ne se rappelle de rien. On l’autorise à déconner. On lui dit : « Déconne, déconne mon petit ! ça s’appelle associer. Ici personne ne te juge, tu peux déconner, à ton aise ». Moi, la psychanalyse, je l’appelle la déconniatrie. Mais, pendant que le patient déconne, qu’est-ce que je fais ? Dans le silence ou en intervenant – mais surtout dans le silence -, je déconne à mon tour. Il me dit des mots, des phrases. J’écoute les inflexions, les articulations, où il met l’accent, où il laisse tomber l’accent… comme dans la poésie.

J’associe avec mes propres déconnages, mes souvenirs personnels, mes élaborations quelconques. Je suis presque endormi, il est presque endormi. On dit au type « Déconne! ». Mais ce n’est pas vrai, il s’allonge, il veut avoir raison, il fait des rationalisations, il raconte des histoires précises du réel : « Mon père par ci, ma mère par là… » Et il ne déconne jamais. Par contre, moi, je suis obligé de déconner à sa place. Et avec ce déconnage que je fais – à partir de l’accent et de la musique de ce qu’il dit, d’avantage que de ses paroles – je remplis mon ventre. Et alors, de temps en temps, je me dis : tiens, si je lui sortais ça maintenant, une petite interprétation.

Dès 1940, Saint-Alban devint le point de référence du mouvement de transformation des asiles, puis le lieu d’élaboration théorique et pratique de la Psychothérapie institutionnelle. Celle-ci se propose de traiter la psychose en s’inspirant de la pensée freudienne de l’aliénation individuelle et de l’analyse marxiste du champ social. Tosquelles s ‘engagea très jeune dans la lutte antifasciste, avant et pendant la guerre d’Espagne, puis dans la Résistance française.

« J’ai toujours eu une théorie : un psychiatre, pour être un bon psychiatre, doit être étranger ou faire semblant d’être étranger. Ainsi, ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler si mal le français. Il faut que le malade – ou le type normal – fasse un effort certain pour me comprendre ; ils sont donc obligés de traduire et prennent à mon égard une position active ».

Homme de conviction et de terrain, Tosquelles a toujours fui les bénéfices et les inconvénients de la notoriété. Que peut-il penser d’une entreprise, qui au mépris de sa discrétion, pourrait lui faire une tardive publicité?

« De votre projet de faire un film à mon sujet ? Je suis d’accord. Ça doit me flatter quelque part. Mais, en fait, c’est une connerie. Non pas que vous soyez cons, pas plus que moi. Mais quand on essaie de raconter sa propre histoire, écrire des mémoires, expliquer des choses, comme on le fait dans la clinique psychiatrique ou psychanalytique, ce qu’on évoque, sans être radicalement faux, est toujours faux ou faussé.

Parfois, on met l’accent sur une sorte de ton épique, comme si on était un héros extraordinaire et qu’on s’en était tiré grâce à notre puissance narcissique magique et nos valeurs spirituelles caractérologiques. Et, parfois, on évoque le passé sur un mode misérabiliste.
« Putain de vie! » – c’est plus clair. Héros ou zéro, en somme. Cependant, il est indispensable pour chacun de faire le point sur sa vie, de se tromper, ou de tromper les autres. Et l’analyste, d’ailleurs, n’est pas si naïf que, lorsque son patient lui raconte sa vie, il se sente obligé de le croire. Il sait très bien que c’est déformé, même si c’est très sincère. La sincérité est peut-être le pire des vices ».

la suite : https://histoireetsociete.wordpress.com/2013/03/17/une-politique-de-la-folie-par-francois-tosquelles/
Revue « CHIMÈRES » – Automne 1991, N°19

mardi 14 juin 2016

DU COMPLEXE AU SYNDROME DE LA « MERE MORTE » Vincent Estellon

Du complexe au syndrome de la « mère morte » : Les effets d’une dépression maternelle sévère sur le fonctionnement psychique de l’enfant. 

Par le « complexe de la mère morte »[1] André Green désigne une expérience que peut traverser l’enfant lorsque sa mère, après avoir été un objet chaleureux, excitant, vivant, source de vitalité et de gaieté pour lui, devient subitement froide, éteinte, atone, comme morte. Présente et vivante, dévorée par une dépression sévère (liée à un deuil réel ou à une déception amoureuse), cette mère est subitement trop triste pour s’intéresser de façon vivante à son enfant. Même si elle est là et proche dans l’espace – de sorte qu’elle ne disparaît pas forcément du champ de perception – elle n’est pas là ; telle une poupée de cire absorbée en elle-même dans un sinistre ailleurs : elle a perdu le goût de vivre. De cette présence se dégage une atmosphère de dépression « à contre vie »[2]. Il ne s’agit donc pas des effets de l’absence de la mère, mais des qualités particulières de sa présence : une présence morte. Green précise qu’il s’agit d’une dépression soudaine (et non pas chronique), de sorte à exposer subitement l’enfant à la perte, au vide, à l’impuissance,  à la solitude, d’une façon comparable à ce qui peut être vécu dans l’expérience du deuil : « Le trait essentiel de cette dépression est qu’elle a lieu en présence de l’objet, lui-même absorbé par le deuil. (…) Ce qui se produit alors est un changement brutal, véritablement mutatif de l’imago maternelle. Jusque là, ainsi qu’en témoigne la présence chez le sujet d’une authentique vitalité qui a connu un brusque arrêt, un grippage où elle demeure désormais bloquée, une relation riche et heureuse s’était nouée avec la mère. L’enfant s’est senti aimé avec tous les aléas que suppose même la plus idéale des relations. Les photos du jeune bébé le montrent dans l’album de famille, gai, éveillé, intéressé, gros de potentialités, tandis que les clichés ultérieurs témoignent de la perte de ce premier bonheur. Ce changement de position subite, inhérent à une grave dépression maternelle entraîne chez l’enfant une transformation de l’imago maternelle. Cette catastrophe dans la relation mère-enfant a lieu à un moment où l’enfant est trop jeune pour élaborer psychiquement la situation. En plus de perdre une certaine qualité de lien, l’enfant perd le sens. » [3]Ne trouvant pas d’explication à cette perte, et se vivant comme centre de l’univers maternel, il peut s’imaginer responsable de ce changement. Green montre aussi que si cette catastrophe relationnelle apparaît au moment où le bébé découvre l’existence du tiers (le père), ce dernier sera susceptible d’être désigné coupable de ce changement ; ce qui n’arrangera rien du point de vue de la triangulation œdipienne. Dans d’autres cas, le bébé est pris entre la mère morte et le père inaccessible de telle sorte que du point de vue relationnel, plus rien ne tient. Ce désinvestissement massif, incompréhensible – souvent plus ou moins bien refoulé dans la psyché de l’enfant – aura des effets pathogènes dans la construction de son narcissisme et pèsera dans ses relations objectales futures. Comment confier plus tard son amour à un être susceptible de devenir subitement comme mort à la relation ? « Tout sera terminé comme pour les civilisations disparues, dont les historiens cherchent en vain la cause de la mort en faisant l’hypothèse d’une secousse sismique qui aurait détruit le palais, le temple, les édifices et les habitations, dont il ne reste plus que ruines. Ici, le désastre se limite à un noyau froid, qui sera ultérieurement dépassé mais qui laisse une marque indélébile sur les investissements érotiques des sujets en question. » [4] Parmi ces désastres, on note la perte de la vitalité des échanges, la fragilisation du socle narcissique (de la confiance en l’identité en tant qu’elle engage une mêmeté d’être), la perte du socle de la confiance en l’autre, fragilisation extrême de la croyance dans le lien, la perte du sens du lien amoureux. Chez ces sujets, on retrouve d’ailleurs souvent une grande difficulté à s’investir dans une relation amoureuse. Sur fond de narcissisme blessé, le sujet élabore souvent un idéal du moi démesuré. Il est essentiel de rappeler que l’identification de ce complexe de la mère morte devient lisible ou déchiffrable dans le transfert, par le transfert : c’est même une « révélation du transfert ». L’analyste peut éprouver une étrange discordance entre la dépression de transfert et un comportement à l’extérieur où la dépression ne s’épanouit pas. On serait proche de ce que Chabert qualifie de « dépression masquée ». Pour Green, l’enfant après avoir tenté de réanimer ce lien par diverses conduites de désespoir (agitation, insomnie, terreurs nocturnes etc.) va bien souvent développer deux types de réponses défensives :
La plus courante développe un mouvement unique à deux versants : le désinvestissement de l’objet maternel et l’identification inconsciente à la mère morte. Dans ce désinvestissement, assimilable à un meurtre psychique, l’objet est désinvesti sans haine. La destruction de cet objet fera place à un « trou psychique ». Là est un pas très important franchi par la pensée de Winnicott : la destruction ne se réduit pas toujours à une destruction de l’objet, elle peut prendre la forme de négation de l’existence de l’objet. (meurtre par néantisation de la présence en personne de l’autre). Le deuxième versant de ce mouvement consiste en une identification (inconsciente) à la mère morte : l’enfant mime en miroir – comme sur un mode empathique – cette mère morte. Il pourra développer ce potentiel de s’abstraire de la réalité affective ambiante de façon soudaine et inexpliquée. Le sens de la relation est comme perdu. Ces deux mouvements peuvent paraître superficiellement de nature contradictoire : Comment ou pourquoi s’identifier à un objet que l’on désinvestit ? Green montre habilement que cette identification est largement inconsciente. La mère morte, d’une certaine manière devient un objet incorporé. Et grâce à cette opération le sujet fait exister un lien vivant en lui avec cet objet morbide incorporé.

La deuxième solution touche à « la perte du sens » : l’enfant confronté à l’impuissance construit des interprétations erronées dans lesquelles il s’attribue la responsabilité de ce changement. Green écrit : « il y a un écart incomblable entre la faute que le sujet reprocherait d’avoir commise et l’intensité de la réaction maternelle. Tout au plus pourrait-il penser que cette faute est liée à sa manière d’être plutôt qu’à quelque désir interdit ; en fait, il lui devient interdit d’être.[5] » Cette perte du sens ouvre toutefois sur des contraintes à imaginer et/ou à penser qui développeront parfois de manière très précoce les potentialités à créer et/ou à intellectualiser. Le surinvestissement de la créativité peut s’entendre comme une manière d’éviter la rencontre et le partage avec l’objet. Pour Green, certains artistes choisissent la créativité par delà la relation amoureuse, et même pour s’affranchir de l’objet. Et pour cause ! L’objet est variable, incontrôlable, soumis à une activité désirante propre : il peut apparaître et disparaître à sa guise, vous aimer et ne plus vous aimer, s’installer progressivement dans votre monde interne pour disparaître au moment où ce dernier commence juste à faire une place pour cet objet… La créativité, elle, dépend uniquement de vous. Et même si elle contient l’espoir d’un retour positif de l’autre et permet parfois un partage émotionnel, ce partage a souvent lieu au plan de la gratification narcissique. Il ne s’agit pas d’un partage au sens fort du terme. Et sur un versant pervers, on pourrait même avancer que ce qui est recherché chez l’autre, c’est une forme de reconnaissance à valeur d’étayage narcissique. Ainsi, pervers et créateur refusent tous deux d’une certaine manière le monde tel qu’il est pour lui préférer un monde créé par eux.

Au-delà de ces deux types de réponses, on constate l’effet désorganisateur de ces traumatismes précoces sur la construction des phénomènes transitionnels chez l’enfant (parfois surinvestis) mais surtout sur la vie amoureuse du futur adulte marquée d’une grande difficulté à aimer et caractérisée par une excessive vulnérabilité dans la façon de vivre le lien. Comme si avait été perdu le sens d’une relation amoureuse. Dans certaines manifestations cliniques, la solution « créative » est loin d’être trouvée. On trouve alors des phénomènes d’ « hyperactivité », d’agitation maniaque, où le sujet est incapable de fixer son attention sur un seul objet, on trouve – dans un déguisement par contraire – la marque d’un même désespoir, le désespoir mélancolique. Comment faire tenir l’objet sans un minimum de croyance dans le fait que cet objet sera capable de tenir, d’exister, de survivre ? Dans l’expression mythomane, il y aurait cette tentative effrénée de maintenir présente l’illusion d’un moi idéal depuis longtemps blessé, abîmé, destitué, mais le sujet n’en veut rien savoir, car ce serait pour lui tomber dans le néant. C’est sans doute aussi le cas dans les conduites de dépendance où l’objet prothèse – béquille d’un Moi blessé – tente de lui faire croire qu’il peut tout, et qu’avec cet objet, il s’auto-suffit. L’énergie que pourra dépenser un sujet à s’accrocher désespérément à son objet d’élection est à la mesure du vide intérieur que laisserait la perte de cet objet, ou de la blessure hémorragique qu’elle ouvrirait dans un moi peu assuré de sa consistance. Ces solutions esquissées (agitation stérile, manies, dépendances, mythomanie) peuvent constituer d’autres destinées par lesquelles le sujet tentera de remplir et combler de façon désespérée et compulsive ces trous psychiques.

Green relève la présence de ce « syndrome » de la mère morte chez de nombreux artistes dont certains sont véritablement et authentiquement « créatifs » mais pourtant totalement incapables d’aimer. Ce fol investissement dans cette capacité créative de « jouer », « manipuler », « déformer » ou « produire » les objets inanimés peut être également entendue comme une tentative d’attirer l’attention de la mère pour la distraire ou la consoler. Ce « jouer –créer » se situerait plus du côté d’une attente de reconnaissance par l’autre que d’une possibilité de s’accomplir et de s’oublier dans la création. Cette stylisation singulière s’éloigne ainsi de l’optique kleinienne qui voit la « créativité » comme une réparation. Roland Barthes conforte l’intuition de Green lorsqu’il note : « Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture. »[6]

Green aurait-il été marqué par la lecture de Roland Barthes ? Le chapitre Fading dans Fragments d’un discours amoureux (1977) ne parle pas d’autre chose que du complexe de la mère morte. Barthes écrit : « FADING : Épreuve douloureuse selon laquelle l’être aimé semble se retirer de tout contact, sans même que cette indifférence énigmatique soit dirigée contre le sujet amoureux ou prononcée au profit de qui que ce soit d’autre, monde ou rival. (…) Le fading de l’autre, quand il se produit, m’angoisse parce qu’il semble sans cause et sans terme. Tel un mirage triste, l’autre s’éloigne, se reporte à l’infini et je m’épuise à l’atteindre.»[7] Et se référant à Proust, Barthes évoque cette expérience de fading (barrage) déchirante lorsque peu avant de mourir, la grand-mère du Narrateur, par moments, semble absente au lien à l’autre, à sa reconnaissance : elle le regarde « d’un air étonné, méfiant, scandalisé. » (Proust, Le côté des Guermantes, p. 334). Il poursuit : « Il est des cauchemars où la mère apparaît, le visage empreint d’un air sévère et froid. Le fading de l’objet aimé, c’est le retour terrifiant de la Mauvaise mère, le retrait inexplicable de l’amour, le délaissement bien connu des mystiques : Dieu existe, la mère est présente, mais ils n’aiment plus. Je ne suis pas détruit, mais laissé là, comme un déchet. » [8] Barthes note : « La jalousie fait moins souffrir, car l’autre y reste vivant. Dans le fading, l’autre semble perdre tout désir, il est gagné par la Nuit. Je suis abandonné de l’autre, mais cet abandon se redouble de l’abandon dont il est saisi lui-même ; son image est de la sorte lavée, liquidée ; je ne puis plus me soutenir de rien, pas même du désir que l’autre porterait ailleurs : je suis dans le deuil de l’objet lui-même endeuillé (de là, comprendre à quel point nous avons besoin du désir de l’autre, même si ce désir ne s’adresse pas à nous). »[9]
« Lorsque l’autre se prend de fading, lorsqu’il se retire, au profit de rien, sinon d’une angoisse qu’il ne peut dire qu’à travers ces pauvres mots : « je ne me sens pas bien », il semble se mouvoir au loin dans un brouillard ; non point mort, mais vivant flou dans la région des Ombres ; Ulysse leur rendait visite, les évoquait (Nekuia) ; Parmi elles était l’ombre de sa mère ; j’appelle, j’évoque ainsi l’autre, la Mère, mais ce qui vient n’est qu’une ombre. »[10] Le seul amour possible gelé par le désinvestissement, donne lieu à une forme d’amour qui maintient l’animation de l’autre (l’objet aimé) en hibernation. L’objet aimé est selon Green, « hypothéqué par la mère morte »[11].

Le film de Stephen Daldry, The Hours, (2002) met en scène remarquablement le roman de Michael Cunningham qui traduit les idées ici développées. Laura Brown (interprétée dans le film par Juliane Moore) est une mère au foyer dans l’Amérique des années 50. Elle vit une intense dépression existentielle : hantée par son propre suicide qu’elle tente de commettre, elle préfère abandonner sa famille pour vivre sa vie de femme, loin des obligations familiales et ménagères. Le film comme le livre donnent à entendre comment son fils Richie perçoit de manière très aigue la dépression maternelle. Plus tard, on le retrouve adulte, (Ed Harris) écrivain, d’une lucidité sans nom,  séropositif, gay, seul, aimé par son amie éditrice, Clarissa Vaughan laquelle ne cesse de donner des réceptions « pour couvrir le silence ». The Hours donne à travers le destin de Richie devenu Richard, une illustration magistrale de la théorie de Green sur la mère morte. Ce qui est remarquable c’est que l’écrivain Richard, fait mourir sa mère dans son dernier roman. Ce désir de mort de la mère, vécu passivement par l’enfant, est retraité activement bien plus tard, grâce à l’écriture d’une fiction. On perçoit très justement dans ce film que la création artistique ne « répare pas » les blessures du désinvestissement. Green précise : « Arrêtés dans leur capacité d’aimer, les sujets qui sont sous l’emprise d’une mère morte ne peuvent plus aspirer qu’à l’autonomie. Le partage leur demeure interdit. Alors la solitude, qui était une situation angoissante change de signe. De négative, elle devient positive. Elle était fuie, elle devient recherchée. Le sujet se nide. Il devient sa propre mère, mais demeure prisonnier de son économie de survie. Il pense avoir congédié sa mère morte. En fait, celle-ci ne le laisse en paix que dans la mesure où elle est elle-même laissée en paix. Tant qu’il n’y a pas de candidat à la succession, elle peut bien laisser son enfant survivre, certaine d’être la seule à détenir l’amour inaccessible. » [12]
Un autre auteur – lui, psychanalyste – semble également avoir largement inspiré la formalisation d’André Green. Il s’agit de D. W. Winnicott. Ce dernier, dès 1971, relevait que les mères déprimées n’ont plus la possibilité d’offrir à leurs enfants de se voir dans leurs yeux. Les « yeux de la mère, considérés comme premier miroir pour les yeux de l’enfant » [13] sont devenus ternes, comparables à des miroirs sans teint ; ne disposant plus du pouvoir de refléter – et de contenir narcissiquement – l’appel au contact émotionnel émanant de l’enfant. Dans ces yeux obscurs, l’enfant ne perçoit plus son propre reflet mais plutôt l’humeur sinistre de la mère qui fait intrusion dans son espace et sa temporalité narcissique. Ces expériences répétées participeraient à la consolidation excessive du faux self et à la fixation à certaines composantes partielles (anales) des capacités transitionnelles. Dans une certaine mesure, la créativité se fonde sur la capacité à s’illusionner. Ceux qui n’ont pas eu la chance de s’illusionner dans les yeux de la mère, dans le regard de la mère plus exactement, éprouveront des difficultés à s’illusionner. Hors, Winnicott montre que pour accepter la désillusion, encore faut-il avoir été illusionné ! Dans cet article, il met en relation la capacité d’illusion et l’internalisation de l’objet maternel. Les bébés qui n’ont pu s’illusionner sont toujours en train de chercher dans le regard maternel des réactions leur indiquant si elle approuve ou désapprouve leur intention. On trouve ici sans doute une des origines possibles à ce trait du cas limite bien souvent comme « scotché » à la réalité externe. Plutôt que de s’appuyer sur un objet interne suffisamment constitué pour assurer une certaine constance, le sujet va s’appuyer sur des éléments de la réalité externe pour les interpréter (souvent projectivement) et réagir (de façon erronée). La porte d’entrée aux identifications projectives est grande ouverte, car peut-être, ce qui est recherché dans les identifications projectives c’est d’attendre de l’autre qu’il provoque l’illusion ou la désillusion. Or l’on ne peut obliger l’autre à devenir illusionniste forcé, et c’est ainsi qu’un grand nombre de cas limites souffrent d’une vie amoureuse complexe et chaotique, tant la place accordée à l’objet a du mal à se défaire de cette impérieuse demande (folle). Tout se passe comme si le rapport apparu/disparu dans l’espace de la réalité externe établissait une équivalence au plan de la réalité psychique avec le rapport mort/vivant. Ce rapport d’équivalence s’étendrait même à d’autres qualités définissant les objets vivants : « qui bouge/inerte », « qui parle/silencieux ». Dans son ouvrage Jouer avec Winnicott, André Green revient sur l’article de Winnicott de 1951 « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » ayant inspiré un grand nombre de développements présents dans Jeu et réalité (1971). La lecture de Green met en relief ce qui est présent en 1951 et absent dans la reprise théorique synthétique de 1971. Par exemple, cette présentation de l’objet transitionnel dès 1951 comme « possession non-moi » au sein de laquelle l’objet est défini comme un « négatif du Moi ». Green note : « Distinguer comme le fait Winnicott, le premier objet de la première « possession non-moi » élargit notre pensée, surtout si cette expérience se situe dans une zone intermédiaire entre deux parties de deux corps, bouche et sein, ce qui va créer un troisième objet entre eux, non seulement dans l’espace réel qui les sépare, mais aussi dans l’espace potentiel de leur réunion après leur séparation. »[14]. Green montre à partir d’un exemple clinique[15] présent dans l’article de 1951 mais absent dans Jeu et réalité, comment la construction des capacités transitionnelles nécessité que l’objet primordial soit suffisamment présent mais également suffisamment absent. Ce rapport entre absence et présence devant être suffisamment tempéré. Pas trop présent (empiétant, persécutant), mais pas trop absent (une absence trop longue pouvant être vécue comme une mort de l’objet). La constitution de l’objet interne dépendra du bon dosage (suffisamment tempéré) de cette rythmicité mais aussi de la qualité de présence de cet objet externe. Si la mère est absente trop longtemps (plusieurs jours), le souvenir de la représentation interne s’efface, les phénomènes transitionnels perdent alors toute signification pour l’enfant. Green souligne que l’on assiste alors au désinvestissement de l’objet. Pour jouer avec l’absence de l’objet, encore faut-il être capable de jouer avec l’illusion de sa présence ! Green en développant la notion de « sein rapporté » (in Narcissisme de vie, narcissisme de mort, 1980, Paris, Minuit, 1983, p 233) apporte un objet théorique essentiel pour comprendre la vie amoureuse de grand nombre d’artistes – authentiquement créatifs – mais totalement incapables d’aimer et de s’épanouir dans une relation objectale stable. Fréquemment, cette relation objectale est hypothéquée par le lien à la mère, véritable passion pour la mère – « passion folle » pour la mère ou plus exactement, pour la mère à l’intérieur- de sorte qu’aucun nouvel objet ne peut atteindre la dignité et la prégnance de cet objet fixé et idéalisé. L’idéalisation, une façon de se débarrasser de l’autre, ou plus exactement de l’altérité de l’autre.


[1]A. Green, 1987,  Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, minuit, 2007
[2] A. Green, 2010, Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ? Paris, Editions de l’Ithaque, p. 127.
[3]Kohon G. et all., 2009, Dialogue avec André Green, in Essais sur la mère morte, Paris, Ithaque, p. 87
[4] A. Green, 1987,  Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, minuit, 2007, p. 256.
[5] Ibidem pp. 258-259.
[6] Roland Barthes, 1977, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, p 116.
[7] Roland Barthes, 1977, Op. cit.,  p. 129
[8] Barthes R, 1977, Ibidem, p. 130.
[9] Ibid., p. 130.
[10] Ibid., p. 130.
[11] Green A, 1980, Op. cit., p 236.
[12]Ibidem.,  p. 237.
[13]Winnicott D. W. (1971), « Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant », in Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, pp. 153-162.
[14] André Green, 2005, « L’intuition du négatif dans Jeu et réalité », in Jouer avec Winnicott, Paris, PUF, p.21
[15] Il est question de deux frères dont les destins à la transitionnalité diffèrent. Il est remarquable que celui ayant trouvé dans les ressources transitionnelles une signification performative se mariera, fondera une famille, tandis que l’autre frère restera célibataire.

 https://lescahiersdudeps.wordpress.com/2013/05/13/du-complexe-au-syndrome-de-la-mere-morte-vincent-estellon/


Les cahiers du D.E.P.S.

~ Revue en ligne du Diplôme d’État de Psychologie Scolaire de l'Université Paris Descartes

lundi 13 juin 2016

La fin du sublime ?

Par  — 9 juin 2016 à 17:11
Sigmund Freud arrive à Paris, le 5 août 1938. / AFP PHOTO / STAFF AFP

Dans nos sociétés agitées par les pulsions, la sublimation semble en voie de disparition, au profit du déni et du passage à l’acte.

La sublimation a vécu. La pulsion a trouvé un regain de toute-puissance dans un monde qui ne supporte aucune limite pour la satisfaire. Immédiateté, vitesse, fluidité appellent une société sans frustration ni délai. Que ce soit dans l’espace public (les actualités, les faits divers, la pornographie normative, les attitudes «décomplexées») ou sur le divan (patient déprimé, désaxé, agité par les pulsions qui ne trouvent pas une voie féconde en lui, déversées dans ses «humeurs» ou refoulées dans le meilleur des cas jusqu’au retour plus ou moins violent de ce refoulé), la société post-industrielle et post-traumatique de l’après-guerre admet mal qu’on «sublime». Tout ce qui attente à l’envie immédiate est perçu comme un obstacle. Il faut au sujet narcissique un champ opératoire simple et direct à ses pulsions, sinon, il se déprime. La frustration n’est plus supportable, trouvons-lui donc sans cesse de nouveaux objets à ses appétits. L’abstraction, le style, la précision sont passés à l’ennemi, toutes ces choses nous «ralentissent». On ne possède pas un livre, ce n’est ni un investissement ni un instrument ; la lecture prend du temps, et ne produit rien d’autre qu’une capacité accrue à rêver et à penser. On lui préférera des bribes de textes glanés sur le Net qui livreront au plus vite possible l’information ad hoc. L’absence de style dans les productions culturelles est aussi préoccupante que le sont les vies sous pression, moroses et fonctionnelles - tellement plus nombreuses que des vies habitées, voulues.

Freud définit la sublimation pour la première fois en 1905 pour rendre compte de ce qui nous porte à créer spirituellement et artistiquement, sans que cette activité n’ait de rapport apparent avec la sexualité. Il fait l’hypothèse que la pulsion se déplace vers un but non sexuel. Autrement dit, il s’agit d’un processus inconscient de conversion de l’énergie - la libido. «La sublimation comprend un jugement de valeur. […] Le but de la pulsion est dévié : à la différence du symptôme, loin d’impliquer angoisse et culpabilité, elle est associée à une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale.» A la fonction cathartique de l’acte de création s’ajoute un bénéfice narcissique. Attendre, imaginer, espérer, c’est faire face au chaos de nos envies et de nos tourments en leur donnant un ordre symbolique. Longtemps, le sexe, la mort et leurs diverses conjugaisons, mais aussi l’extase, l’abandon mystique, l’effroi ont été des portes que l’on savait ouvertes sur des abîmes sans quoi l’humain serait réduit à une animalité de confort. Pour mettre au secret ce que dans des temps anciens on appelait l’hubris, c’est-à-dire «l’excès», la vie pulsionnelle non refrénée, meurtre compris, il y avait ce couple : refoulement et sublimation. Qui se passait de notre consentement comme de notre volonté.

Ce que Freud a posé, c’est que la sublimation n’était pas l’envers de la répression, mais un agir, presque un instinct de beauté. Oui, Freud, en explorant cette capacité de l’être humain, a fait une trouvaille géniale quand il désigne dans la sublimation non une propension au fantasme, ni bovarysme de l’esprit, mais un des destins de la pulsion. La pulsion a un autre talent : elle invente, elle propose, elle trace des arabesques là tout est muré. C’est l’anamorphose qui révèle dans l’ombre portée du crâne, des paysages. C’est le délire du fou qui révèle une vérité enfouie, inaudible. La question du délire est intéressante, d’ailleurs, pour qui s’intéresse à la psychiatrie. Car le délire aussi est une forme de sublimation. En ce sens, les délires pauvres ou empêchés par les médicaments disent bien notre forme de puritanisme. Car la pulsion de sublimation est aussi épocale. Tel l’art zen du tir à l’arc ou l’art du désordre dans le jardin anglais, elle appelle chez le sujet un consentement à se passer de l’immédiat pour la beauté du geste. Citons quelques exemples de ses conquêtes : l’art baroque, le trait d’esprit, l’équation mathématique, le pas de danse, la corrida. La sublimation, pour Freud, était la clé du processus de symbolisation. Elle articulait pulsion et langage, affects et valeur. La sublimation ne nie pas la réalité, elle en reconnaît la contrainte mais elle passe outre, et au passage elle invente un langage. Freud aimait citer ce mot de Pierre-François Lacenaire, qui, appelé à être guillotiné à l’aube, s’était écrié en trébuchant sur un pavé de la cour : «Voilà une semaine qui commence mal.» Et Freud de conclure avec humour : voilà le parfait dépassement de la névrose ! Sublimer n’est pas éviter la mort mais faire un dernier tableau avant la mort dans le dos. Le réel n’est pas nié, ni même évité, il est surmonté. Qu’a donc la sublimation de si dangereux pour être dans une si mauvaise passe ? Le couple refoulement-sublimation, qui caractérisait le XXe siècle, est-il en train d’être remplacé par le déni et le passage à l’acte ? Un monde qui parvient à sublimer est un monde qui prend une forme, qui n’est pas informe comme l’actuelle confusion générale destine le nôtre à l’être.

http://www.liberation.fr/chroniques/2016/06/09/la-fin-du-sublime_1458435

dimanche 12 juin 2016

La création comme tentative de donner existence à du corps. V.Lescalier by ATRRD

V. Lescalier Psychologue : http://www.psydire.com/

attribué à Jan Metsys, Un fou, Galerie De Jonckheere

La psychose, la structure que l’on rencontre la plus fréquemment dans nos institutions, vient pointer toute la difficulté de l’inscription du lien social, de cette capacité à donner existence à son être. Des angoisses  massives, des  ruptures  étranges, des symptômes  parfois  énigmatiques  touchent  ces sujets au plus profond de leur être. Ils manifestent parfois des discontinuités curieuses à travers des épisodes  qui  viendraient  révéler  un  vide.  Des  désordres  dans  le corps, des  troubles  au niveau du langage ou encore des éléments délirants viennent signer cette pathologie. Ainsi, leur parcours peuvent être  marqués  par  des  errances  ou des  passages  à  l’acte  traduisant  un problème au niveau de  leur arrimage social.
Tous  ces symptômes  témoignent  de  leur  grande  difficulté à être  dans  le  monde avec  les  autres, à donner une existence à leur être.
N’est-ce pas ce qu’ils viennent parfois nous déposer comme mal « je n’arrive pas à trouver et à garder un travail, j’ai du mal à rencontrer des gens, à être avec les autres, je n’ai pas d’appartement comme tout le monde…je n’arrive pas à me faire un nom. »

Les  divers  ateliers  et  pratiques  artistiques  offrent  des  voies  possibles  de  donner  être à ces sujets. D’ailleurs les intervenants nous en ont donné un témoignage plus que probant ; ainsi que des écrivains comme Artaud ou Joyce, des peintres comme Francis Bacon ou encore des danseurs et chorégraphes tel  que  Nijinsky,  tous  de  structures  psychotiques  témoignent  de  leur  capacité à  se faire être,  à maintenir un lien social. Leurs productions littéraires, artistiques font suppléance au maintien du sujet dans une réalité commune. Ces artistes ont pu pour certains éviter un déclenchement de leur psychose ou localiser à minima toute jouissance mortifère.

Le  rapport  du sujet  psychotique au  corps  est lié à  la  question de  la  jouissance.
Seulement,  cette jouissance, n’étant pas soumise à la limite phallique comme dans la névrose, apparaît comme folle, énigmatique, centrée sur le corps du sujet, sur ses organes, sur des objets envahissants (comme la voix, le regard).
En effet, dans la psychose, le signifiant paternel n’intervient pas pour signifier à l’enfant le désir  de la mère.  Ainsi,  celui-ci reste confronté à  une angoissante énigme. Le  désir  de  la mère se présente sur  le  mode  d’une  jouissance  immaîtrisable  pour  un sujet  ne  disposant  pas  du signifiant phallique qui en donne la raison. Donc, le désir de la mère non symbolisé, donne au sujet le risque de s’affronter au désir de l’Autre éprouvé comme volonté de jouissance sans limite. Un réel incontrôlable fait  donc émergence  dans  la  psychose ; les signifiants se  déchaînent  ce  qui  ébranle radicalement l’identification du  sujet,  le confronte à  une  jouissance  morcelante  dont il  ne  saisit pas  l’adresse d’origine. Le corps  du psychotique est  ainsi le siège  de  phénomènes  divers agréables ou pénibles, voluptueux ou angoissants.Le sujet est mis à mal, il éprouve une difficulté fondamentale à coupler le corps et les objets ; une confusion  et  absence  de  limite  du  corps  est  marquée.  La non unification du  corps  témoigne  d’un certain morcellement. La dissolution imaginaire répond au déferlement de la jouissance et le pousse vers « la mort du sujet ».Alors  pour faire  bord  à cette jouissance réelle, folle et  envahissante,  les sujets  élaborent  quelques solutions pour « recoller les morceaux ».

Par  exemple, Francis Bacon, peintre anglais du 20ème siècle a consacré la plus grande partie de ses œuvres au corps humain. On y retrouve dans ces œuvres toute cette problématique de l’existence, du morcellement du corps. Un certain nombre de ces peintures représente le sujet face au miroir. On peut se  demander  pourquoi Bacon peint-il  des  corps morcelés, mis  à mal ;  à  quoi  cela lui sert-il ? A se donner, se construire un corps, à tenter de le réunifier. Face à la jouissance folle, le sujet peut tenter d’en canaliser quelque chose par la production. Mettre sur un support ce réel incontrôlable, fixer ce trop de jouissance.

De même que la peinture, l’écriture vient canaliser cette jouissance ravageante. En effet, la succession de lettres vient comme fixation de jouissance ; le dépôt de jouissance dans l’écriture s’accompagne d’un chiffrage de celle-ci. Chez Joyce, écrivain irlandais, Lacan a discerné les éléments d’une structure psychotique mais sans que la psychose ne se déclenche. Joyce n’a jamais déliré ni déclenché, toutefois des éléments quand à son rapport  au  corps,  à  la  langue et  au langage laissent repérer  la structure  psychotique. Ce  qui  a permis que les choses tiennent ensemble est la fonction de la suppléance de l’écriture.
La suppléance vient pallier un défaut ; elle vient corriger, réparer l’erreur de nouage dans la psychose.L’expérience énigmatique s’atteste à Joyce dans son rapport même à la langue et  au langage. Elle apparaît clairement dans ce qu’il écrit sous le nom d’ « épiphanies ». Les épiphanies comme texte sont des décombres de discours, qui se présentent pour la plupart sous forme de fragments de dialogues. Joyce isole dans l’univers du non sens, une particule. Il découpe dans le réel des fragments et il fait de la  particule  isolée  « psarticule »,  c’est-à-dire  une  particule  de signifiant. La  particule  n’a  pas  de signification, elle reste à l’état pur. Dans le non sens de ces fragments, Joyce affirme reconnaître ce qu’il  appelle  « une  soudaine  manifestation  spirituelle »,  sur laquelle  il  fondait la certitude  de  sa vocation d’artiste.  Il  appelle cela  des  épiphanies  et  va en truffer son  œuvre.  La  qualité  propre  de l’épiphanie est  d’être  suffisante à elle-même.  Les fréquences  des  phrases  interrompues  dans  les épiphanies sont révélatrices d’une carence du bouclage de la signification. On peut les rapprocher de certaines hallucinations verbales. De leur caractère énigmatique, se dépose malgré tout pour Joyce, une signification, celle de sa vocation d’artiste.De plus Joyce veut se faire publier, il veut se faire un nom. Joyce n’aura que l’écriture pour se forger un nom. Dés lors, avec son travail sur la lettre, il veut qu’on parle de lui, dans les universités pendant trois siècle. Joyce fait de son être un nom propre ; Joyce a fait avec son nom propre une suppléance au dérapage  possible  de la  psychose ;  c’est  ce qui fait tenir l’imaginaire. Joyce trouve son  appui dans l’écriture contribuant ainsi à retenir son image.Durant toute son existence, Joyce va jouir de son écriture, de sa littérature ; il a réussi à produire des lettres de jouissance dans ses correspondances.Cette  jouissance  de  l’écriture est le  versant  réel  de  la  suppléance  de  Joyce.  Sa jouissance est appareillée par le langage. Ce qui va lui éviter de faire une crise psychotique, d’être envahie par la jouissance, c’est l’usage qu’il en fait et c’est cela qui va lui donner sa dimension de suppléance. Cette jouissance il va l’adresser, il va la publier dans ses œuvres ; il la cerne et la pacifie.On remarque chez Joyce un « pousse-à-l’écriture » ou à la création qui fait œuvre de suppléance. La lettre  mène à  penser  la  suppléance en  terme  de création  artistique.  Joyce  illustre le concept  de « psychose non déclenchée » où se maintient un sujet chez qui ne se présentent pas les phénomènes psychotiques  indubitables, que sont les  voix  accompagnées  d’idées  délirantes,  cette dimension de décompensation manifeste et d’effondrement imaginaire qui l’accompagne.La création s’est offerte à lui comme voie possible à œuvrer à être au monde avec d’autres, à donner du sens à son existence, à se faire un nom.

Pascal Fauvel et Marie Annick Fraboulet, dans leur pratique, laissent la place au sujet de trouver eux même leur meilleur destin à leur pathologie ; ils instaurent un espace où le sujet est libre de créer une signification personnelle qui apaise son rapport au monde et réunifie son corps.Dans l’exemple cité par Pascal Fauvel, on y retrouve tout le rôle de la lettre de fixer la jouissance envahissante du sujet ; de faire un pas de côté de la plainte, de la logorrhée, des pleurs vers quelque chose de plus vivant. Le travail  de  suppléance,  en  en passant  par  la création, permet  au sujet  de  tempérer, de  fixer  la jouissance et non plus d’en être envahi. Que ce soit par l’écriture ou la peinture, ces productions permettent de cerner un réel envahissant, de pouvoir  ainsi  donner  du sens  à son  existence et  de s’inscrire, ne serait-ce  un minima, dans le lien social.
C’est cette espace de création au sujet qu’offre le Forum ; un espace où le sujet est invité à créer sa signification personnelle, a tenté de suppléer par une production, une construction littéraire, artistique au défaut radicale de la fonction phallique. La suppléance a pour fonction de circonscrire, de localiser la jouissance ravageante qui envahit le sujet, de chiffrer le réel qui a fait irruption en brisant la chaîne signifiante qui soutenait le monde.
Dans la psychose, une désorganisation initiale et foncière de l’ordre symbolique s’instaure mais  dans le même mouvement,  elle souligne la mise en oeuvre d’un travail psychique acharné pour remédier à celle-ci par le moyen de productions multiples. C’est pourquoi un pousse-à-la création s’avère inhérent à la structure psychotique.
Le thérapeute a à trouver la parole qui puisse éviter tant la mort subjective que la mort réelle. Lacan la caractérise d’un « pas sans dire » de « dire que non » au laisser tomber dans l’extrême des effets de jouissance et qui laisse au sujet libre le champ où il peut traiter les coordonnées subjectives. Le  mal de  vivre,  la  difficulté  d’œuvrer  à être au  monde avec d’autres, de  donner  du  sens  à son existence ne touchent pas seulement les sujets dans nos institutions ; dans notre société, le chômage, le RMI..touchent l’homme au plus profond de son être.
L’atelier  de Vincent  Spatari  cherche à faire émerger  de  la  vie,  à redonner  de  la  valorisation  à des personnes  confrontées  à toute rupture social  ou  en difficulté à retrouver un statut. Comme il le dit « tout sujet a des capacités, il ne reste qu’à les faire advenir. »Les témoignages des personnes qui ont participé à son atelier viennent pointer quelque chose d’inexplicable, un réel qui ne peut pas se dire. Effectivement,  ils  éprouvent  un  « bien  être », quelque chose s’est  passé,  à  bouger mais impossible d’en dire plus d’expliquer ce qui s’est remanié dans leur position subjective. Certains ont repris leur recherche d’emploi ou sont fixés sur leur désir…

Du côté de la névrose, quelle fonction prend la création ?
Interrogeons la question de la sublimation. Dans  « Pulsions  et  destins  des  pulsions »,  Freud énumère  le refoulement  et la sublimation  comme destins des pulsions. Freud fait une distinction entre le refoulement et la sublimation. Le refoulement est  une manière  de traiter la  pulsion  grâce au déplacement  et  à la satisfaction ; le symptôme serait l’échec du refoulement, puisque la protection signifiante n’a pas été suffisamment efficace pour éviter l’angoisse,  le  symptôme constituant l’expression de cet  échec et l’obtention d’une  satisfaction pulsionnelle par voie indirecte. Dans cette perspective, le symptôme sera toujours pathologique et la satisfaction obtenue déplaisante. Quant  à elle,  la sublimation  est  un destin pulsionnel  différent  et spécifique.  La sublimation  traite l’excès pulsionnel en l’orientant d’abord vers « le travail culturel », vers le lien social. La pulsion est une exigence de satisfaction d’annuler l’excès. La source de la pulsion est l’excitation et le but est de faire cesser « l’excitation organique ». Dans la sublimation, la libido échappe au refoulement, se sépare de l’activité sexuelle, inhibe le but de la pulsion et la pulsion se fait créative. La création, l’œuvre ne s’inscrivent donc pas dans le registre des formations de l’inconscient, ce ne sont pas des rêves ; l’art ne dit pas, il se montre, il surgit dans la création même, il ne s’interprète pas. Il  ne  suffit  pas d’entendre  la  sublimation  comme  un  simple apaisement  ou  comme  un  mode  de socialisation de la  pulsion,  il  faut l’entendre comme création.
Lacan donne  une  définition de  la sublimation comme une élévation d’un objet à la dignité de la Chose. Prenons l’exemple du potier : le vase du potier l’illustre ; celui-ci est un objet construit autour du vide. A partir du vide, le potier crée le vase. Comment habiter ce vide ? le traiter oblige à la création ; le vide est un vide réel, il est vivant et n’est pas rien. Élever un objet à la dignité de la Chose, c’est prendre l’objet imaginaire pour le convertir en objet réel. C’est en quoi consiste élever l’objet à la dignité de la Chose, de lui donner le statut d’une invention, d’une création qui fait surgir la Chose, la montre. La sublimation  appelle  la  mobilité  libidinale et  à  l’ouverture à ce  qui advient,  à  la  possibilité  de produire de nouvelles formes. L’opposition symptôme-sublimation devient  claire. Le symptôme est  une satisfaction substitutive à partir des fixations, la sublimation est l’élévation d’un objet à la dignité de la Chose. Cependant, Lacan vient à modifier sa conception du symptôme. Le symptôme ne sera plus seulement l’expression d’un vouloir dire, une signification métaphorique, un retour du refoulé. Le symptôme est alors  la  façon dont  chacun  jouit  de  son inconscient, ou  la  façon qu’il  a  de  faire exister  hors  de l’inconscient  un de  ses  éléments,  en dévoilant, par-delà  son  enveloppe  formelle,  son  statut  de condensateur  de  jouissance.  Le symptôme apparaît  comme  une  limite  du réel.  Si le symptôme est limite alors  il  est  une invention, une  réponse  particulière  ou  singulière.  C’est  en  tout  cas  le « partenaire » du sujet. L’on peut alors mettre en équivalence entre création et symptôme.

Tout sujet a donc affaire à la création : pour certains, la création est suppléance, sinthome ainsi que le construit Joyce comme mode possible de réparation afin de se maintenir dans une réalité commune. Pour les autres, symptôme pour le sujet névrosé comme condensateur de jouissance.La création  est alors  est  une réponse  particulière, singulière  du sujet face au mal  vivre  qui touche parfois l’homme au plus profond de son être. La question qui se pose à l’heure actuelle est la place que la société accorde à la pratique artistique, à la  production  créative.  En  effet, qu’est-ce  qui  régit  notre société ? c’est le  rendement,  le coût  de production, la baisse du chômage, l’hygiénisme, la guérison par tous les moyens mais le plus vite et le moins cher…et le sujet ?
Les mesures actuelles veulent évaluer pour pouvoir bien contrôler ; mais le sujet avec son mal être, ses questionnements, ne peut ni être évalué, ni rentré dans des petites cases. Les institutions créent des ateliers, soit, c’est très bien mais dans quel but ? dans celui de guérir le patient ou de revaloriser le chômeurs, le Rmiste pour le renvoyer le plus vite sur le marché du travail.
Non le sujet n’est pas un produit de production, c’est un sujet désirant, souffrant parfois au plus profond de son être.

Alors  essayons  de  notre côté  de  laisser  libre  les  inventions  du sujet  afin de  lui redonner  toute sa dignité.

ATRRD | 16 janvier 2015 à 11 h 05 min | Catégories: Ressources | URL: http://wp.me/p3w85x-5u